MILENA ODA: Je m’appelle Serviteur

 Je m’appelle Serviteur.

Appelez-moi Serviteur, je vous le demande humblement, je suis un Serviteur et je m’appelle Serviteur. Un homme doit avoir un prénom et un nom de famille. Je m’appelle Serviteur. « Quels sont votre prénom, votre nom ? » me demandent-ils sans rien comprendre, alors je me détourne, je ne veux pas entendre cette question. Les maîtres ne veulent pas comprendre ? Comment les Serviteurs peuvent--ils donc montrer leur existence de Serviteurs ? Ils s’étonnent, ils tournent la tête, ils me regardent et ils ne veulent pas comprendre. « Monsieur, je ne peux vous aider avec quelconque réponse ». Ils me demandent alors encore une fois pour déconcerter le Serviteur : « Votre nom est Dieter Serviteur ? »  Non, je m‘appelle Serviteur. Je n‘ai pas d’explication à des questions comme « Pourquoi vous appelez-vous Serviteur ? » Cela me blesse d‘entendre des mots comme « très regrettable » ou « digne de pitié » et toujours des réflexions sur mon métier. Ne voient-ils pas le Serviteur ? Ne prennent-ils pas ma belle livrée au sérieux ?

Je suis toujours habillé en livrée, sauf au moment de ma toilette le matin et le soir, donc il n’y a aucune raison de m’appeler (encore) Léonard. Je m’autorise toujours un long temps d’arrêt quand j’entends le nom « Léonard » ou quand je dois le prononcer. Je ne suis pas Léonard, je ne veux être Léonard pour personne, même pas pour ma mère. Et absolument pas, si je suis en livrée devant quelqu’un.

Serviteur est ni mon prénom ni mon nom, je pourrais m’appeler laquais, beurre ou main droite. Je pourrais aussi m’appeler aide, commis, employé de maison ou valais, mais aucun autre mot que Serviteur ne convient aussi bien à mon caractère prédisposé à servir. J’ai toujours été la discrète musique de fond d‘une mélodie principale forte : déjà quand je distribuais les journaux, quand j’étais vendeur de marrons, gardien au musée des armes, porteur de valises, portier. J’ai commencé comme laquais et je veux aussi finir comme laquais. La soumission et l’obligation à servir avec cette jouissance d’être limité et de n’avoir d’intérêt pour quoi que ce soit me ravissent. J’ai une conscience dépendante, une conscience pour servir, à tel point que je ne veux connaître ou vivre aucune liberté. Quelconque sentiment de liberté est pour moi insupportable. J’évite tout aspect de liberté, tout moment libre. Je suis vite pris de panique quand je ne sais pas ce que je dois faire. Je ne peux faire que ce qui m’a été demandé.

Je veux me débarrasser du fardeau de ce qui m’est propre, de mon libre arbitre. Je me mets volontiers une laisse. Nuit et jour je veux être comme une chose à la disposition de mon maître, parce que le maître échoue dans les petits devoirs quotidiens dont seulement son Serviteur peut et veut s’occuper. Le Serviteur est de l’air. L’air que son maître a besoin pour respirer.

Devant mon maître je me tiens en livrée avec une allure de Serviteur et je l’appelle « mon maître ».

Je suis un véritable représentant des vielles valeurs d’un Serviteur de tradition. Je tiens à continuer dans ce siècle ce qu’est un Serviteur de cours à la noble servitude. Un tel Serviteur savoure son unique succès quand la journée de son maître se déroule sans accroc et quand le Serviteur répond aux attentes de son maître, avant que le maître ne lui en fasse part.

Quand, lors de mon service, mon maître me gratifie avec les mots « méritoire » et « admirable », alors le Serviteur connaisseur se délecte. Pour le Serviteur distingué une seule chose est importante : que tout service soit perçu comme un travail parfait et louable mené jusqu’au bout sans faute aucune.

Seul un bon maître sait comment il faut faire avec un Serviteur : s’ils veulent avoir le respect de son Serviteur, ils doivent lui faire sentir leur supériorité et ils ne doivent pas le laisser pénétrer dans leur monde de décision !

 

Le regard pénétrant de mes yeux bien éloignés l’un de l’autre exprime une soumission de naissance. Il y a dans ce regard charmant qui louche toute ta soumission avec aussi une certaine incorruptibilité, ainsi se moque de moi une voix maternelle. Mes yeux sont humides et un peu saillant. Un léger hydrocéphale avec un front large et assez bien formé, et des oreilles décollées.

Ma mère m’appelle : « Mon Pavian ». J’ai de grandes oreilles – un signe évident d’une déformation de naissance. Mes cheveux sans couleur sont aussi le signe d’une dégénérescence sérieuse. Naturellement laid comme une caricature, me dit-elle aussi. Quand je parle on voit un vide entre les deux dents du devant en haut. Quand je dois dire quelque chose je pense à ce vide répugnant, le mieux serait pour moi de m’exprimer seulement avec des gestes. Je balbutie déjà quand je dois dire bonjour ou au revoir. C’est un problème de dire rapidement des mots comme bonjour et bonsoir. Je ne veux souhaiter à personne, sauf à mon maître, un bonjour ou un bonsoir. Cela fait partie du travail d’un Serviteur d’échanger seulement des paroles avec son maître, de saluer seulement son maître. Chaque tentative pour m’inciter à parler a sur moi un effet terrible et radical. Mon balbutiement me conduit à un étrange recul voulu envers tout contact. Je veux consciemment tenir à distance ceux que je n’intéresse pas en tant que Serviteur.

Je n’apprécie de servir que la société de ceux que je peux servir avec docilité. Je me sers alors de mon esprit pour faire respecter ma quintessence de Serviteur.

Le matin, je regarde avec un œil dans un petit miroir au moment du rasage afin de voir seulement mon menton et mes joues. Léonard ne regarde jamais dans un grand miroir quand il fait nuit. Seulement l’homme nu s’appelle Léonard. Je déteste la masculinité dégénérée de Léonard ! Je suis un homme laid. Je déteste mon corps nu sans harmonie, j’en ai honte.

Depuis des années je n’ai pas regardé cette dysharmonie de naissance qu‘a mon corps. Un sentiment de douleur et de ridicule m’envahit quand je dois supporter le regard sur mon corps grotesque. Si je me voyais nu, je me frapperais, je me défigurerais, je me haïrais. Le corps nu et laid de Léonard est un mélange de ridicule et de réalité impitoyable, la nature s’est moquée de lui quand elle l’a mis au monde. Combien déplacé est chaque détail de sa créature déformée et abîmée. Combien un tel être humain est effroyable! Je suis un chien sordide ! Ce Léonard nu aboie démuni et honteux avec sa chaîne autour du cou.

Toutefois, si je m’habille de la royale livrée la plus noble, de couleur bleu anthracite, et si j’enfile les gants en soie blanche et rare, alors Léonard, l’être sans couleur, se transforme en un Serviteur adroit et élégant. Et alors je me tiens longtemps devant le grand miroir et je m’émerveille de la force d’attraction du beau Serviteur devant moi. Quelle libération, un hurlement de joie. Quand je me vois chaque matin vêtu de l’élégante livrée anglaise, je respire alors toujours une bouffée de bon goût, une sorte de joyeuseté. C’est ainsi que je commence avec un courage frais et décidé mon service. Et à la question « Pourquoi portez-vous une livrée en-dehors de votre service » je réponds : « C‘est pour moi le plus grand honneur d‘avoir toujours la livrée ou de la porter quand je suis chez un maître ».

 

 

Translation from German into French: Alain Arrivier

 

 

 

 

 

 

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